Premières naissances

Comme prévu, mais avec un peu d’avance, avril amène avec lui les premiers crias de l’année…

Oh, pas comme je l’espérais : deux naissances précoces le même jour, le 7 avril, deux petits mâles, dont un cria hélas non viable pour ma pauvre Léonie 🙁

Très dur de commencer la saison ainsi, alors que la précédente s’était déjà terminée sur une naissance dramatique. Parfois être éleveur implique de très gros moments de douleur et de doutes, et nous rappelle que la nature peut parfois être cruelle et terriblement injuste, et que la loi des séries n’est pas une vue de l’esprit…

Mamie ADA en mode nounou (son occupation favorite), avec son arrière-arrière petite fille Tabatha étendue contre elle, en toute confiance, et petit Topaze à côté.

Par bonheur le petit Topaze est en super forme et grandit bien, et il a vite été rejoint par la très jolie petite Tabatha, fille de ma gentille Pitchoune. Tous deux s’adonnent à de grand moments de jeux dans les pâtures inondées de soleil, suivis par des siestes bien méritées sous la surveillance attentive de la nounou en chef des crias, mamie Ada.

Mais oserais-je parler de ces journées stressantes que le tout dernier cria né jeudi 22 avril me fait vivre ? Comment tant d’aléas peuvent-ils se produire d’affilée alors que certaines années 20 naissances peuvent se suivre sans aucun souci majeur ? J’ai du mal à encaisser, et le fait d’être seule à tout assumer sur l’élevage, bons moments comme coups durs, n’aide pas à prendre du recul. C’est pour mettre des mots dessus et exorciser ces difficiles moments que je n’hésite pas à mentionner sur ce blog les réalités de l’élevage. Beaucoup d’éleveurs (et je respecte parfaitement ce choix) ne communiquent que sur ce qui se passe bien et donnent l’impression, à les lire, de ne jamais avoir de problème, comme si mentionner des soucis pouvait nuire à leur réputation. La réalité est souvent bien plus nuancée… Bien sûr certains problèmes peuvent être liés à des négligence ou des erreurs, mais en reproduction, même chez les plus expérimentés, les aléas sont bien souvent liés à la Nature, quelles que soient les compétences des uns ou des autres …

Donc le 22 avril, j’ai eu – pour la première fois en 10 saisons d’élevage –  ce qu’on appelle un « grand prématuré », un cria né à moins de 300 jours. Une petite femelle si minuscule et fragile que j’ai cru que c’était un avorton quand elle a vu le jour. Naissance normale, en fin de matinée, mais beaucoup trop précoce. Sa mère, primipare, avait visiblement souffert de la chaleur les jours précédents : est-ce ce qui a déclenché la mise bas prématurée ? Impossible de le savoir.

J’avoue que sur le coup je n’avais guère d’espoir que la petite survive : j’ai dû la masser pour qu’elle respire, aucun tonus musculaire, toute molle, inerte. Maman Qolyma a mis plusieurs heures à délivrer le placenta, et pendant tout ce temps elle s’est désintéressée de cette chose étrange que j’avais prise en charge.

J’ai très longuement réchauffé le petit bout au sèche-cheveux, tout en restant sous la chaleur du soleil, l’ai emmitoufflée dans des polaires et bouillottes, lui ai fait quelques injections, donné du glucose et du colostrum de vache tout récemment congelé… Par bonheur elle avait un réflexe de succion, ce qui m’a permis de lui faire prendre un petit biberon de 20ml à intervalles réguliers.

Je croise les doigts, nous sommes au 3e jour et elle est toujours là. Je sais que rien n’est gagné, qu’elle peut crasher à tout moment, que le colostrum n’a peut être pas pu être assimilé par son organisme fragile et que l’absence d’immunité est une épée de Damoclès sur sa tête… hélas je n’ai pas de plasma à lui donner pour assure à coup sûr son immunité. Chez les éleveurs anglo-saxons, c’est devenu une évidence de collecter du sang, extraire et stocker du plasma en début de saison, de doser les IgG à chaque naissance difficile et de donner du plasma au cria, mais ici c’est un parcours du combattant 🙁

Mes journées, depuis 3 jours, tournent autour de ce petit bout de 3,8kg… Un cria de moins de 5kg est rarement viable. Mais je ne veux pas baisser les bras. Je veux y croire malgré tout.

Elle dors la nuit dans un bac dans la maison, avec des bouillotes, et passe ses journées au soleil, à l’abri du vent, avec un petit biberon toutes les 2h.

Maman Qolyma vient de temps en temps la voir, et semble renouer le lien avec elle depuis que la petite réussit – brièvement – à tenir sur ses fragiles pattes toutes tordues quand je la mets debout. Elle est encore incapable de se lever seule, elle se laisse tomber plutôt qu’elle ne se couche ; et bien entendu téter sa mère – s’il y a une monté de lait, ce qui n’est pas certain – est impossible (d’ailleurs elle est si petite qu’elle ne pourrait même pas atteindre correctement la mamelle) !