Le dilemme de l’éleveur

J’ai rêvé d’avoir une ferme et un élevage depuis ma plus tendre enfance (mes rêves tournaient autour des chevaux, à l’époque). J’ai eu des chevaux de loisir toute ma vie, mais je ne me suis jamais lancée dans leur élevage, parce que l’idée qu’un poulain né chez moi puisse finir un jour à l’abattoir me paralysait. Et cette idée m’empêchait aussi d’élever tout autre animal de ferme. Jusqu’à ma rencontre avec les petits camélidés, animaux de compagnie non listés dans les espèces consommables en France. Du moins pour le moment, car hélas trop d’éleveurs sont favorables à cette éventualité 🙁

Petit aparté : écrire cela ne m’empêche pas de respecter les éleveurs qui produisent des animaux de consommation, attention : même si je suis végétarienne je conçois parfaitement la nécessité d’une alimentation carnée, mais je n’accepte entre autres pas l’idée que l’alpaga, arrivé chez nous comme animal de compagnie, devienne un animal de consommation. Bien sûr beaucoup diront que dans les Andes il l’est, donc que ce serait normal de les manger chez nous aussi… Les chiens et chats se mangent en Asie, trouverait-on normal de se mettre à les manger chez nous pour cette seule raison ?

Mais être éleveur implique forcément qu’à un moment ou à un autre il faut vendre une partie au moins de ces animaux qu’on a fait naître… Savoir que mes alpagas ne finiront pas dans l’assiette est rassurant, mais hélas avec l’engouement croissant pour les alpagas, de plus en plus de personnes veulent en acquérir sans s’informer correctement sur leurs spécificités et leurs besoins, ou ne tiennent pas compte des conseils, et font le malheur des animaux par leur incompétence et/ou leur bêtise 🙁

On subit actuellement une vague d’alpagas vivant entièrement seuls, ou seuls avec d’autres espèces animales qui ne satisfont pas leurs besoins grégaires, ou en couple mâle/femelle (une hérésie dans le fonctionnement social de l’alpaga et compte tenu de ses particularités de reproduction)… Maquignons et particuliers inconscients, mais aussi éleveurs sans éthique produisent et vendent à petit prix des animaux dont ils n’assurent absolument pas le suivi et se lavent les mains, les condamnant parfois à une vie de misère et à des soucis de santé gravissimes… Les appels à l’aide sont fréquents pour des animaux imprégnés, stressés, parasités… C’est révoltant et inacceptable.

Car être éleveur de ces merveilleux animaux, c’est aussi avoir une éthique solide. Notre travail ne s’arrête pas à apporter les meilleures conditions d’élevage possibles (sélection, soins attentifs, alimentation adaptée, liberté de mouvements, suivi véto, éducation bien menée, recherche permanente d’informations scientifiques…) : nous avons le devoir de veiller à l’avenir de ces animaux que nous avons fait venir au monde, et de sélectionner les acheteurs. Oui, oui, sélectionner, je le dis bien. Un animal n’est pas un objet. On n’a pas droit à l’erreur, le refus de vente peut et doit se faire pour préserver son bien-être. Oui un éleveur qui se respecte doit savoir refuser une vente si les conditions de vie prévues ne sont pas adaptées (alpaga destiné à vivre seul de son espèce ou en couple, par exemple).

Bien sûr on peut se tromper. On peut être trompés. cela arrive et cela nous désespère quand ça arrive.

PIXEL de KerLA à l’arrivée dans son nouveau lieu de vie – oct 2020

Mais le plus souvent être un éleveur sérieux et rigoureux permet aussi bien de faire découvrir les alpagas à des particuliers qui débutent (avec une bonne information, les conseils adaptés et le suivi permanent), que d’apporter à d’autres éleveurs sérieux des reproducteurs qui permettront de promouvoir l’alpaga en France, et la production de laine, objectif premier de cet élevage  🙂

Ainsi le mois dernier mon beau Pixel, que j’ai eu tant de difficulté à me décider à vendre (mais son sang est trop présent dans mon cheptel) est allé rejoindre un bel élevage dans les Alpes Maritimes pour apporter sa bonne qualité de fibre grise.

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